UNE VIE UN METIER : Denise Kiki, l’amazone des temps modernes . Lire son impressionnant parcours d’enseignant du primaire

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Elle est aujourd’hui heureuse de voir ses apprenants réussir leur vie. Heureuse d’avoir accompli sa mission d’enseignante. Heureuse d’avoir contribué dans l’éducation de ceux-là qui sont aujourd’hui des cadres au plus haut niveau des instances de prise de décisions. Elle, c’est Denise Kiki épouse Houénou, inspectrice pédagogique à la retraite. Elle a mis 30 années de sa vie au service de sa Patrie dans l’enseignement maternel et primaire. Trois ans déjà qu’elle est à la retraite. Dans votre rubrique « Une vie un métier », votre quotidien vous amène à découverte d’une brave dame, pas comme les autres. Elle a mis tout son cœur et sa détermination dans l’enseignement. Denise Kiki a d’ailleurs été décorée par le gouvernement défunt pour sa contribution à l’émancipation de plusieurs enfants. Lisez plutôt.

Daabaaru : Vous êtes à la retraite, cela fait déjà environ 3 ans. Dites-nous un peu comment passez-vous votre quotidien ? Est-ce une nouvelle vie ?

Denise Kiki : Comme on l’a bien su, quand quelqu’un prend service, il doit aller à la retraite. Donc la retraite est une phase de la vie à laquelle tout fonctionnaire doit s’attendre. Ma retraite, je l’ai eu en octobre 2017, il y a eu une forte délégation qui nous a remerciés à l’Université. Je la passe très bien, je n’ai pas eu de grand souci.

Qu’est-ce qui a motivé votre choix pour l’enseignement ?

Par rapport au choix, je n’ai pas fait de l’enseignement une carrière envisagée. Ce sont les conditions de mes parents qui m’ont amenées à embrasser le métier. A cette époque là, j’étais en 1ère, donc il n’y avait plus possibilité d’aller chercher encore plus. J’ai donc déposé mon dossier pour le recrutement des Jeunes Instituteurs Révolutionnaires (Jir) en 1983 et on nous a fait un petit test au Lycée Béhanzin. Ça a marché, ils ont affiché nos noms. C’est après cela qu’on nous a trouvés des titres d’affectation. On est allé sur le terrain là où ils nous ont affectés… J’ai fini les deux ans de Jir et c’est à notre époque là qu’ils ont demandé de passer le test avant d’aller à l’école normale. J’ai réussi brillamment au test parce que nous même on se préparait. J’ai fait l’école normale à l’Ecole Normale des Instituteurs (Eni) de l’Ouémé. Je suis de la promotion 85-86…donc à la fin nous avons fait le Ceap et puis on a soutenu et on est sorti. Lorsqu’on est sorti, on nous a encore donné des titres d’affectation. Pendant les vacances, on a rejoint nos postes et ce qui m’a surpris je suis retourné encore là où j’ai fait les deux ans de Jir. Je ne l’avais pas souhaité mais je suis repartie et j’ai servi pendant un an. A la fin de l’année, j’ai eu une affectation qui m’a permis de rejoindre mon mari à Parakou.
Donc, c’est ce qui a fait que je suis venue à Parakou en 87. La première école dans laquelle on m’a envoyé, c’est Camp-Adagbè Groupe/B. J’ai travaillé là pendant quelques mois seulement parce que c’est un peu éloigné de ma maison. On m’a ramené à Dépôt donc c’est à Dépôt que j’ai continué. Là, j’ai fait sept ans, j’étais en congé de maternité et au retour je suis venue retrouver un titre de mutation interne et j’ai été affectée à l’école Gare en 1993. Cette année là, c’était la classe de Cours Initial (Ci) qui était libre, donc on m’a positionné au Ci et j’ai pris les enfants. C’était un effectif de cent-vingt-et-quelque, c’était jumelé…C’est dans cette école là, que j’ai eu le Certificat d’Aptitude Professionnel (Cap) en 1994 et j’ai fait la pratique en 1995. Quand j’ai fini la pratique, j’ai commencé par préparer l’inspectorat parce que je visais loin puisque je n’ai pas eu la chance d’étudier au campus, tout cela m’énervait… j’ai fait 10 ans dans l’école. Donc presque toutes ces générations qui sont passées, sont passées dans mes mains, et j’en suis fière…Donc, j’ai tenté l’inspectorat après 10 ans et je suis admise. C’est ce qui m’a conduit à l’école des inspecteurs à Porto-Novo qu’on appelle le Centre de Formation de Personnels d’Encadrement et de l’Education Nationale (Cfpeen). Et là, j’ai fait la formation pendant un an, nous sommes nanties du diplôme de conseiller pédagogique… En tant que femme, je n’ai pas baissé les bras, j’ai travaillé et je me félicite même. J’ai travaillé et j’ai remis tout en ordre. Aujourd’hui encore, j’ai eu des cadres dans ce milieu là où on disait que les enfants ne savent pas lire, ne savent pas écrire.
En 2013 j’ai pris service à la circonscription scolaire de Parakou 1 où j’ai dirigé la zone numéro 1 qui avait quarante-et-quelque écoles parce que chaque zone a, à peu près quarante-et-quelque écoles. Il fallait voir la charge. Il faut assister, il faut visiter 35 enseignants par mois, 5 directeurs, 2 Rup ; ce qui nous faisait au total par trimestre 105 enseignants que vous devez visiter et leur apporter des remédiations.
C’est à Parakou 1 que j’ai eu ma retraite. A la supervision, j’avais déjà fait 19 ans de service et le reste de la carrière, je l’ai passé dans le corps de contrôle en étant Conseiller Pédagogique. Par la suite on a fini inspecteur des enseignements maternel et primaire par intégration. Donc je suis à la retraite.

Très émouvant comme parcours. Au début, l’enseignement n’était pas votre carrière envisagée. C’était donc quoi votre carrière envisagée ?

C’était juste pour régler mes problèmes parce que l’enseignement est un métier très difficile et moi je ne savais pas beaucoup parler. Donc, lorsque je suis allée dans la carrière maintenant, j’ai constaté que nous sommes en face des enfants qui sont des innocents, des jeunes âmes qui ont besoin d’affection, qui ont besoin de suivi, en même temps, je constate que l’enseignant dans la classe devient le substitut de père et de mère pour l’enfant. Donc, quand j’ai commencé par les aimer, quand j’ai commencé par les affectionner, par les aider, j’ai pris goût et j’ai refusé de quitter l’enseignement. Sinon, on avait quand même des opportunités pour trouver mieux ailleurs, mais je suis restée là. Vous voyez que c’était un sacrifice, un sacerdoce et nous sommes heureux.

Donc vous ne regrettez pas ?

Je n’ai pas regretté surtout lorsque je retrouve mes élèves. Ceux qui étaient petits à l’âge de cinq ans dont j’ai pris la charge et je les ai suivis jusqu’à ce que je les retrouve à l’université, je vois que j’ai contribué à l’éducation de ceux-là et ils m’en sont reconnaissants. Quand ils me voient, ils se présentent et quand je vois le visage je les reconnais.

Durant votre carrière, quels sont les jours qui vous ont marqué positivement ?

Le jour le plus heureux de ma carrière, j’étais mécontente, bien mécontente parce que je travaillais dure et personne ne me récompensait. Et il semble que c’est le milieu là où nous sommes, c’est comme ça que cela se passe. Ceux qui travaillent bien là, on ne les encourage pas ; c’est ceux qui ne travaillent pas qui sont les plus méritants. C’était ça qui me fâchait et me choquait, et c’est par rapport à ça même que j’ai repris mes cahiers et mon stylo pour dire maintenant qu’il faut arracher le pouvoir. Et je l’ai arraché. C’est ça que je souhaite vivement aux enseignants, il faut arracher le pouvoir. Le pouvoir s’arrache et quand j’ai été conseiller pédagogique, il n’y avait plus personne pour décider de mon sort, si ce n’est pas le ministère et le chef de la circonscription sous lequel on m’a affecté. Je peux dire que toutes ces difficultés, ces frustrations ont été effacées, effacées complètement si bien que je ne regrette pas…J’ai été décorée le 9 octobre 2005 à Lokossa dans le Mono. Voilà les plus heureux de mes jours.

Votre jour le plus malheureux

C’était un incident qui s’était produit par rapport à un enfant que j’aimais beaucoup qui ne faisait pas bonne prestation en dictée. Puisque la dictée en son temps, quand un enfant fait bien la dictée, et qu’il est bien en orthographe, c’était bon. Il est encouragé, il peut même participer à des concours. Donc, on était fier, on est soucieux du niveau de nos enfants en dictée, de leur performance en dictée sur le plan communal et autre. Le petit, sa promotion je l’ai gardée du Ci au Ce2. Je les ai suivis, ils n’ont qu’une seule maîtresse du Ci au Ce2. Presque la directrice a fini par comprendre que je travaille et je respecte le programme rigoureusement et quand les enfants même s’expriment, la directrice s’étonne. Donc, elle a préféré que je passe avec eux jusqu’au Ce2. C’est au Ce2 là que l’incident s’est produit. On a fait la dictée. La dictée a été préparée, on a relu et ils sont rentrés. Le lendemain j’ai dicté, quand j’ai dicté il a fait encore beaucoup de fautes. Ça m’a énervé j’ai dit mais Hervé tu ne peux pas me faire ça ! J’avais une petite courroie là, …bon il a fait la double correction, on a corrigé la dictée, il a repris encore la correction avec des fautes. C’est là je l’ai frappé, quand je l’ai frappé, la courroie a fait le tour du dos et lui a tapé les lèvres supérieures. Je ne savais pas et ça s’est enflé un peu. C’est ce jour là, tout le quartier s’est levé sa mère, ses parents, j’étais déjà rentrée, ils sont venus, ils ont dit que j’ai blessé leur enfant.
Donc voilà l’incident qui s’est produit. Vraiment, j’ai fait du recule, il est dans la classe hein, mais je ne l’entretiens plus comme avant. Il a cessé de me saluer. Nous avons fait 21 ans nez-à-nez avec cet élève là. J’ai bien compté ça fait 21 ans parce que j’ai des principes.

L’éducation des enfants d’avant et d’actuelle, qu’elle comparaison vous en faites ?

Lorsqu’on observe, on voit qu’il y a problème, nous hein ! Parce qu’on est resté dedans. Le problème qui se posait par rapport à notre système éducatif, c’est qu’il faut un peu de rigueur dans l’éducation. Il faut voir dans l’éducation traditionnelle, comment les parents éduquaient leurs enfants.

Voulez-vous dire qu’il faut forcément ramener le châtiment corporel ?

Il faut de la rigueur tout en évitant le châtiment corporel, parce que les conséquences du châtiment corporel tant moral, psychologique, physique ont fait que, après étude, il y a analyse sur le plan psychologique. Il faut que l’enfant soit sécurisé, qu’il se sente un peu à l’aise dans la classe. On va faire un peu de pression mais il ne faut pas frapper jusqu’au sang. Il faut le faire affectueusement et puis le discipliner quand même. Une main de fer dans un gant de velours. Moi, j’ai gardé des élèves, ils ne peuvent pas dire que je ne les ai pas frappés, mais je n’ai jamais blessé un enfant si ce n’est pas l’incident là qui était arrivé au cours de mon parcours. Sinon, aujourd’hui, il faut vous dire la vérité, ce que moi j’ai constaté, n’est pas enseignant qui veut, mais qui peut. Lorsque vous êtes déjà embarqués il faut faire le travail avec un esprit de sacrifice, c’est vrai qu’il n’y a pas d’argent, mais se dire que ces jeunes âmes qu’on vous a confié là, l’Etat vous fait confiance, les parents vous font confiance, tout le monde vous fait confiance, même l’enfant vous fait confiance parce qu’il sait qu’il est venu apprendre et son maître est capable de lui donner le maximum. Aujourd’hui, on peut dire qu’il n’y a pas de vocation. Chacun choisi juste le métier pour régler son problème. Et, il n’y a plus de conscience professionnelle aiguisée. C’est la confiance professionnelle qui a fait que nous, on a compris que, comme le métier d’un médecin, on ne ratte pas la vie d’un enfant. Parce que lorsque tu rattes sa vie et tu le vois après devenir délinquant et c’est à cause de toi, tu auras ça sur ta conscience et tu vas répondre dans l’au-delà.

Comment voyez-vous aujourd’hui le rôle de la femme dans la société ?

Le rôle de la femme est prépondérant, surtout la femme au foyer. La femme doit travailler, c’est obligatoire, comme nos mères menaient des activités lucratives, elles apportaient quelque chose à la famille non, elles s’occupaient de nous les enfants non, comme ça avec l’émancipation, la femme a eu un statut, elle est intellectuelle, elle est utilisée par l’Etat. Donc, elle ne peut pas démissionner au foyer.

Dites nous comment aviez-vous pu concilier la fonction publique et votre rôle de femme au foyer ?

J’ai concilié les deux. Ce n’était pas du tout facile, mais on se plie, on s’organise, et les enfants aussi étaient éduqués pour. Puisque je dois sortir, je dois les laisser. Et à des heures aussi, il faut qu’on quitte le travail pour vérifier, pour venir contrôler leur position. C’est ça qui a fait que mes enfants m’appellent ‘‘Margaret Thatcher’’, mes élèves aussi me disent la ‘‘dame dure’’, la ‘‘dame forte’’. Ce n’est pas facile de concilier les deux rôles de femme et de fonctionnaire, d’Etat surtout. Et si vous avez plus évolué, les charges s’augmentent et il faut répondre à tout. D’abord moi-même j’ai reçu une bonne éducation. Je le dois à mes parents, surtout particulièrement à mon Papa. C’est lui qui s’occupait de nous et maman est toujours dans le marché. Donc la rigueur que papa avait mise dans notre éducation là, c’est ça qui a fait que moi-même j’étais préparée d’avance. Et puis quand il fallait assumer les deux rôles, ça n’a pas été très difficile. Mes enfants me connaissent, j’ai trop de principes et c’est ça qui a facilité la chose.

Quel message avez-vous à l’endroit de la jeunesse, surtout aux femmes, comment elles doivent faire pour réussir leur vie ?

Pour réussir la vie, une femme doit avoir de la détermination, elle doit avoir un esprit d’abnégation et s’armer de courage parce qu’il ne faut pas démissionner, il faut aller jusqu’au bout. Mais avant que la femme ne rentre aussi dans un foyer, il faut qu’elle cherche à être autonome, qu’elle ait un métier. Si elle n’est pas fonctionnaire, elle doit avoir une activité qu’elle doit mener. Et c’est ça qui facilite plus la vie à la femme. On ne doit pas trop compter sur l’homme, l’homme va apporter mais il faut que la femme travaille aussi pour aider ses enfants. Sinon, pour mon cas, j’ai trop mis sur l’éducation de mes enfants, et s’ils ont réussi, je dirai que c’est grâce à nous deux. Les femmes d’aujourd’hui, ne comptez pas que le mari va faire tout. Si le mari va faire tout, il va mourir et vous laisser, et vous aurez la charge. Donc il va falloir comprendre que c’est une compensation, le mari est là, il fait ce qu’il peut, la femme aussi lorsqu’elle a les moyens, elle n’a qu’à faire ce qu’elle peut. Moi, je suis allée jusqu’à vendre mes parcelles, pour payer les licences, les masters, mais aujourd’hui mes enfants ont réussi et chacun sait là où il est. C’est ça qui fait encore que je suis très heureuse. Dans ma pauvreté là je me suis appauvrie mais quand je vois mes enfants, et quand je vois les enfants que j’ai éduqués à l’école qui sont devenus quelqu’un et que c’est eux qui me reconnaisses, vraiment je remercie Dieu.

Votre mot de la fin ?

Je vous remercie aussi, je vous remercie beaucoup. Les hommes aussi, je vous convie à vous occuper de vos enfants et de votre femme. Sinon quand le mariage échoue, les enfants ont échoué. Et l’homme n’a qu’à savoir que quoi qu’en soit sa position au dehors, il doit se positionner dans son foyer pour suivre ce qui se passe, parce que les enfants quand ils ne voient pas leur papa ils font le désordre. Mais avec moi, ça ne s’est pas passé, et quand papa aussi voit ma position, il dit eh ! Tu sais que maman est là, elle vient pour toi ; donc ça met de l’harmonie. Il y a des bas, il y a des hauts ; l’homme peut faillir mais il ne faut pas regarder tout ça, il faut tenir. Moi, j’ai tenu jusqu’au bout hein, j’ai eu un bon ingénieur en génie civil Btp, j’ai eu un bon capésien en espagnol qui va soutenir cette année mais en aspirant, et un autre qui a décroché le Bac cette année, le dernier va faire la 5ème. J’ai accompli ma mission, mes enfants ont réussi et mes élèves aussi ont réussi. Mais je voudrais à la retraite entretenir plus les femmes, nos filles parce que à l’allure où les choses vont, les divorces etc., on ne se patiente plus. Donc je voudrais les entretenir pour voir comment on gère les situations de la vie.

 

Propos recueillis : Wahabou ISSIFOU et Aimée AGBADJI (Stg)
Transcription : Rodrigue ANAGO (Stg)

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